dimanche 8 septembre 2019

St Fé

Le chemin ondoyait le long du lac, une trace de lumière ivoire, douce et chaude se faufilant entre les arbres, une couture au piqué à la fois lâche et précis qui tenait ensemble la montagne et l'eau. D'un côté la rigole qui serpentait au bas de la pente, de l'autre la rive longeant le lac étaient les deux pans en vis-à-vis de cette nature domestiquée, dépassant chacun de la couture et maintenus ensemble par le piqué irrégulier des arbres. L'abrupt de la terre et l'horizontalité de l'eau. Parfois un coude plus prononcé faisait un étirement, comme si la montagne voulait s'écarter et fuir, que la rigole et le lac suivaient dociles. Puis c'était le droit de la digue, une traversée toute de rigueur rectiligne, massive et volontaire, étrangère à cette affaire. Et le chemin de se poursuivre de l'autre côté sous les sapins pour rejoindre enfin l'animation de la route et ses petits commerces. 

Derrière la digue, un petit musée, une cascade et un jet d'eau avec son large plumet, entouré de berges luxuriantes, toujours baignées de son écume même par les jours les plus chauds, où l'eau pouvait une dernière fois se montrer enthousiaste, libre, s'exclamer avant de rentrer dans le rang, rejoindre le canal en contrebas, après les sinuosités lascives d'une rigole qui s'oubliait sous les chênes et les pins. Le canal, eau morne plaine, qui transportait ses indolences jusqu'à la mer ou l'océan selon qu'on piquait au sud ou à l'ouest.

Un lac, créé et voulu de toute pièce par un homme au nom simple comme un sobriquet. Riquet. Un endroit couru sans que la foule y débordât, un lieu de petites vacances où les enfants jouaient à se poursuivre ou déambulaient, sérieux comme des papes, derrière leurs cornets de glace. Sur l'eau des bateaux, des pédalos et des planches attendaient le vent qui dévalait les pentes, pressé lui aussi de se baigner. Sur les berges, des promeneurs, des joggeurs et des maîtres tirés par leur chien. Parfois un groupe de jeunes agglutinés autour de leur musique. Au sud, le lac était bordé de sept collines au dos voûté, là où les sourciers étaient allés chercher l'eau qui devait l'alimenter, que nous avions arpentées tant et plus, maintenant mises en coupe réglée par les forestiers qui transformaient les paysages à n'en plus finir, comme s'ils s'en fatiguaient.

Autour du lac, quelques bâtisses XIXème, volets fermés ou entrouverts, dont on ne savaient s'ils protégeaient du soleil, de la vue ou des gens. On devinait des rideaux lourds aux passementeries anciennes, les lustres et leurs pendeloques, les plafonds trop hauts, les pièces froides et humides que des doubles portes longues et étroites ouvraient sur une cuisine hors d'âge, le corridor ou l'office. Je me suis toujours demandé si j'aurais aimé vivre dans ces lieux d'arrière-garde, chargés de beaucoup de poussière, d'un peu de tradition et de quelques histoires.

Le fond de la vallée était habité de quatre ou cinq maisons, regroupées en hameau autour d'un petit torrent, au confort moite passé Octobre mais que nous imaginions privilégiées. Le ruisseau arrivait de la montagne, essoufflé et bruyant, qu'un astucieux réseau de vannes et d'écluses départageait entre la rigole et le lac selon les besoins des mariniers. Ces jeux d'eau m'avaient toujours paru très mystérieux et savants, un savoir-faire du fond des âges qui se donnait dans la "galerie des robinets" sous la digue. 

Près du ruisseau, un petit hôtel, effacé, presque timide, sans autre vue que les arbres, renfrogné presque. Je ne savais pourquoi mais cet hôtel désuet m'attirait, par sa discrétion peut-être, son côté retiré? Salle à manger éternellement vide, personnel rare et silencieux comme des ombres. Nous y avons pris un verre ou deux de retour de balade. Rafraîchis assurément mais le plaisir de l'instant n'y fut jamais vraiment. Il manquait quelque chose pour être bien. Je m'y serais pourtant bien vu écrire au calme un de mes romans.
Son vis-à-vis de l'autre côté au bout de la digue, c'était autre chose: une belle bâtisse nimbée de soleil, avec sa piscine et vue sur le lac, évoquant le bourgeois prospère plus que l'aristocrate désargenté, qui affichait sa superbe autant que régulièrement complet. A l'évidence, il était plus avenant. Nous en avions visité les chambres et leur souvenir m'appelle encore, comme une invitation de villégiature qu'il faudra bien un jour honorer.

Ce lieu me laisse un souvenir délicieux. J'y ai marché beaucoup, en famille, seul ou à deux, m'imprégnant de sa beauté immobile comme si cette étendue d'eau contenue par sa retenue m'avait enseigné la patience autant que le silence. Le plaisir de vivre peut-être? Un endroit où la nature et les hommes, vivant depuis si longtemps en bonne intelligence, prenaient soin l'un de l'autre, avec la bienveillance apaisée d'un couple qui aurait enfin accepté de vieillir ensemble. 

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